Monsieur le Président, vous nous dites : « La France n’est pas un pays comme les autres. Le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs. L’exigence d’entraide et de solidarité plus forte ». Est-ce un reproche, un regret ou une fierté ?
« Chez nous, ceux qui travaillent financent les pensions des retraités ». Donc ceux qui ne travaillent pas, les chômeurs, les SDF, les marginaux ne sont en rien solidaires des retraités. Votre dialogue avec le peuple commence par une critique du Français profiteur. En outre, c’est une contre-vérité : la retraite dépend de la productivité, des plus-values globales engrangées par la Nation. Sinon, comment aurait-on fait en 1945, la première année, pour payer la retraite aux vieux avant que la moindre cotisation n’ait été prélevée ?
"Chez nous, un grand nombre de citoyens paient un impôt sur le revenu, parfois lourd, qui réduit les inégalités." Deuxième contre-vérité : plus on est riche, plus on a les moyens de réduire sa part d’impôts par le biais de quantité de niches fiscales. La TVA est un prélèvement de 20% sur la consommation, ce qui est très lourd pour un smicard, supportable avec un revenu de 5000€, une broutille pour ceux qui gagnent plus. Où est l’égalité ?
« Chez nous, l’éducation, la santé, la sécurité, la justice sont accessibles à tous indépendamment de la situation et de la fortune. » Troisième erreur grossière. Il est bien plus difficile à un fils d’ouvrier de réussir de bonnes études qu’à un fils de cadre supérieur, on est mieux soigné si l’on peut payer les “dépassements d’honoraires”, on est plus en sécurité dans le 16° que dans le 93, on risque moins à tricher sur des millions quand on est parlementaire qu’à voler une mobylette quand on est en banlieue.
« C’est aussi une [nation] des plus libres, puisque chacun est protégé dans ses droits et dans sa liberté d’opinion, de conscience, de croyance ou de philosophie ». C’est vrai que l’on peut descendre dans la rue pour donner son opinion sans risquer un coup de matraque ou un gazage. C’est vrai que les “procès baillons” n’existent pas en France, que la presse est libre et non soumise aux annonceurs, c’est vrai qu’un philosophe libertaire a autant de chance de passer à France Culture qu’un philosophe mainstream !!!
« Et chaque citoyen a le droit de choisir celles et ceux qui porteront sa voix dans la conduite du pays… » Vous par exemple, monsieur Macron, élu Président avec un quart des Citoyens quand il aurait fallu a minima obtenir 50% plus une voix ! En outre, une fois élu, un représentant du peuple est libre de faire le contraire de ce qu’il avait promis sans que le peuple n’y puisse rien. Joli droit que ce droit de vote… Quand donc ai-je été en situation de « décider du destin de tous » ? En 2005 peut-être, lors du traité de Lisbonne… ?
« Cette impatience [celle des Gilets jaunes], je la partage. La société que nous voulons est une société dans laquelle pour réussir on ne devrait pas avoir besoin de relations ou de fortune, mais d’effort et de travail. »
On peut légitimement se demander si ce nouvel appel « à l’effort et au travail » relève de l’inconscience ou de l’outrecuidance. De l’inconscience, certainement, car vous n’avez jamais eu à faire grand effort pour faire ce dont nombre de vos copains de classe rêvaient, coucher avec la prof de français ! Vous n’avez pas dû faire beaucoup d’efforts pour rater deux fois le concours de Normal Sup alors que vous étiez doté d’une “intelligence supérieure” si l’on en croit votre entourage. Une journée d’ouvrier métallurgiste, de producteur laitier, de livreur de pizza…, demande plus d’effort et de travail qu’une journée de Sénateur. Le savez-vous, monsieur Macron ? De l’outrecuidance, c’est sûr. Qui êtes-vous pour juger ainsi les gens, de leurs capacités à comprendre la vie, à l’empoigner, à supporter mille tourments que vous n’avez jamais croisés ?
« Il nous faut y répondre par des idées claires. » Cette injonction à garder les idées claires quand le monde autour de nous se trouble, c’est le comble de l’ironie venant du “roi de l’embrouille”, capable de nous faire avaler les pires couleuvres, professionnel “de la manipulation” si l’on en croit les déclarations de votre ancien employeur de la banque Rothschild.
« Mais il y a pour cela une condition : n’accepter aucune forme de violence ». Ah ! Enfin un point d’accord. Il ne faut plus qu’il y ait de violence. Plus d’expulsions de familles pour cause de loyers impayés, plus de licenciements dans les entreprises qui affichent des bénéfices, plus de PV de 45€ pour des ouvriers qui, pressés de rentrer chez eux, se sont fait piéger par un radar pour deux ou trois km/h de trop, plus de cadences infernales dans les hôpitaux, les EHPAD, les écoles, la poste et tant d’autres lieux gérés par l’État, où le “burnout” devient la norme… Il y a autant de cas de violence dans la vie courante qu’il y a de Gilets jaunes. Une fois ces violences éradiquées, la société sera plus sereine, les prisons moins pleines, la sécurité sociale aura un trou plus discret !...
« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. » Permettez-moi de rire, monsieur le Président (c’est nerveux)! Mais je suis heureux de voir que la question de l’ISF n’est plus interdite. La question de la souveraineté vis-à-vis de l’Europe n’est plus interdite. La lutte contre les grands projets inutiles et imposés n’est plus interdite. Votre programme « est toujours à l’ordre du jour », votre « détermination n’a pas changé », mais il n’est pas interdit d’en parler. Ouf ! Limiter le débat à quatre grands thèmes n’est certes pas autoriser les « questions interdites ». On s’en doutait un peu…
« Je me suis engagé sur des objectifs de préservation de la biodiversité et de lutte contre le réchauffement climatique et la pollution de l’air. » C’est d’ailleurs pour cela que Nicolas Hulot a démissionné, c’est pour cela que quatre ONG portent plainte contre l’État pour non-assistance à planète en danger, c’est pour cela que les forestiers de l’ONF se révoltent, que les subventions pour les paysans bio sont en baisse, etc. Vous vous êtes surtout engagé à défendre les profits des grosses entreprises pas des PME, des grandes fortunes pas des pauvres, des actionnaires pas des travailleurs. Malheureusement, ce sont les riches qui ont les moyens de détruire la planète, ce sont les riches qui polluent le plus, malheureusement pour vous, le capitalisme vert est un oxymore…. Vous êtes coincé par la nécessité de ménager les pollueurs et de criminaliser les militants. Il ne vous reste que les mots, mais chacun sait qu’en vers ou en prose, en diatribe ou sonnet, ils changent de forme mais pas de sens…
« Ce système de représentation est le socle de notre République, mais il doit être amélioré car beaucoup ne se sentent pas représentés à l’issue des élections. » Enfin une évidence ! La démocratie représentative a été voulue et défendue ardemment par le révolutionnaire Seiyès dès 1789 en ces termes : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789). Comment sortirez-vous de cette ambiguïté, monsieur le Président ?....
« La citoyenneté, c’est aussi le fait de vivre ensemble ». C’est pour cela que les centres villes sont réservés aux plus aisés, les plus pauvres étant relégués dans les “bans-lieux”, les “faux-bourgs”, ne serait-ce que par le jeu du prix de l’immobilier. C’est pour cela que les villages se vident ou deviennent des dortoirs sans vie et des zones de résidences secondaires pour citadins en recherche d’air pur. C’est pour cela que les transports en commun disparaissent au profit de la voiture individuelle, etc.
« Le devoir de l’asile, qui ne saurait être remis en cause. » C’est pour cela que des gens meurent en méditerranée, que les bateaux de sauvetage armés par des bénévoles sont arraisonnés, que l’on démolit systématiquement les campements de fortune à Calais, qu’on condamne les militants de la Roya, qu’un citoyen hébergeant un migrant sans papiers par simple empathie risque les foudres de la justice…
« Ce débat, c’est je crois, un grand pas en avant pour notre République…un nouveau contrat pour la Nation… Je vous en rendrai compte directement dans le mois qui suivra la fin du débat. » Craignez, monsieur le Président, que vos conclusions, un mois après la fin du débat, ne réveillent les colères qui ne sont pas encore sorties, les prises de conscience qui n’avaient pas encore émergé, une radicalité des réformes que vous n’imaginez pas chez ces français « hostiles à toute réforme »… Le génie français pourrait bien sortir de votre lampe magique et renverser votre belle vision d’un monde compétitif, globalisé, individualiste. Craignez que plus personne n’ait confiance aux « premiers de cordée » et que le peuple découvre la collaboration, l‘entraide, l’horizontalité, toutes ces catégories qui sont bien plus efficaces que la concurrence, les hiérarchies, les organisations pyramidales… Craignez, monsieur le Président, que n’apparaissent de nouveaux paradigmes qui rendraient obsolète votre vision du monde. Un « grand pas en avant » quand vous êtes au bord du précipice, c’est dangereux, monsieur le Président…