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 « Au Demie, un centre de la Croix-Rouge, des employés de l'association doivent séparer les mineurs des majeurs. L’enjeu est considérable : ceux qui sont reconnus mineurs seront protégés par l’Aide sociale à l’enfance, les autres risquent le retour à la rue et peut-être l’expulsion.»  Sonia Kronlund, l’animatrice de l’émission “Les Pieds sur Terre” (France Culture), s’étonne du peu de sérieux de ces interrogatoires mais sans beaucoup d’insistance. Face aux protestations des associations et des avocats chargés de défendre ces migrants dans leurs recours, le président de la Croix-Rouge Jean Jacques Eledjam, a écrit dans Libération que c’est le flux constamment croissant des jeunes migrants qui rend le travail des évaluateurs impossible.    

Et en effet, les bribes d’entretiens que nous livre le reportage sont édifiantes : « Tu as voyagé tout seul, travaillé sur la route… Je ne pense pas du tout que tu aies seize ans.» Cette technique d’évaluation pose d’emblée quelques questions simples. Comment détermine-t-on l’âge d’un jeune avec suffisamment de précision pour savoir s’il est majeur ou mineur ? On sait très bien que les critères physiques sont imprécis, à moins de procéder à des tests osseux. Or, les uniques études faites sur ces tests datent des années 1940 (méthode dite de Greulich et Pyle) et ont été réalisées sur des sujets américains socialement aisés. On estime que la disparition totale des cartilages de croissance de la main correspond approximativement à l’âge de 18 ans. Est-ce qu’un adolescent américain scolarisé a les mêmes cartilages qu’un adolescent africain soumis dès l’enfance à des travaux pénibles? L’âge est-il le seul critère qui détermine la disparition du cartilage de croissance ? Honnêtement, les juges qui s’appuient sur  de tels tests sont, soit de parfaits ignorants, soit de parfaits malhonnêtes !

                Donc, à défaut de critère d’évaluation scientifique, il reste les papiers administratifs. Or, tout le monde sait qu’ils n’ont aucune valeur en Afrique. Un enfant de huit ans que les parents envoient pour la première fois à l’école primaire peut très bien dire qu’il a six ans. Personne n’est dupe, mais personne ne refusera l’entrée à l’école de cet enfant. Si les parents avaient pu l’inscrire à six ans, ils l’auraient fait. Avec le temps, il est donc bien possible que ce jeune arrivant en France à l’âge de 18 ans soit sincèrement persuadé qu’il en a 16. Quant aux actes de naissance, carnets de vaccination, déclaration sur l’honneur des proches, entre les illisibilités, les ratures, les fautes d’orthographe ou la mauvaise copie, la plupart sont contestables par un juge européen habitué à la rigueur. Nous avons la mémoire courte et nous oublions que beaucoup d’Européens ont, jusqu’à une époque récente, tout ignoré des circonstances de leur naissance. En Grèce, par exemple, la province de l’Epire n’a été rattachée qu’en 1920. Il n’est pas rare de croiser encore aujourd’hui dans les montagnes épirotes des Grecs qui seraient bien en peine de prouver leur âge !

                Alors il reste le récit que font les migrants de leur parcours, comme nous le raconte cette spécialiste de la Croix-Rouge. Il serait extrêmement intéressant de tester ces évaluateurs en leur présentant un panel de jeunes français âgés de 15 à 25 ans, dument pourvus d’un état civil en règle, et de leur demander d’en déterminer l’âge. Entre un gamin de 15 ans issu d’une bonne famille et un jeune de 18 ans déscolarisé depuis longtemps et dont la seule occupation est de tenir les murs de son HLM, il n’est pas sûr que la décision finale soit juste. On sait tous qu’un enfant de quinze ans qui a connu des épreuves difficiles (maladie, accident, responsabilités précoces...) est plus mûr que certains jeunes de vingt ans qui n’ont jamais été sollicités, qui n’ont jamais eu besoin de lutter contre quoi que ce soit. Le meilleur des juges pour enfants devant décider d’un âge sans autre élément que le discours de ces jeunes aurait toutes les chances de se tromper. Alors, une jeune femme mal formée et soumise au stress d’un incessant ballet de gamins ayant connu le pire….

                        L’une des interviewés déclare : «J’espère vraiment ne pas avoir fait d’erreur et laissé un enfant dans la rue ». Voilà une question qui ne doit pas être tous les jours commode à supporter. Comment peut-on tolérer qu’un homme ou une femme soit mis en situation de décider selon son intime conviction, mais sans aucune preuve, que celui-ci aura le droit d’être logé et nourri, que celui-là sera abandonné à son triste sort ? Comment cet évaluateur peut-il mentalement résister à ce terrible pouvoir de vie ou de mort sur des adolescents ? Comment peut-on être président de la Croix-Rouge et ne pas s’en offusquer ? Comment peut-on en même temps se porter volontaire dans quantités de drames humains tout autour de la planète et ne pas voir l’iniquité de ce statut d’évaluateur imposé, ou simplement proposé, à des jeunes gens ayant eux-mêmes grand besoin d’un travail, d’un salaire ?... Comment un pays riche, dit démocratique, se revendiquant des Lumières peut-il tolérer que soit même posée la question de l’âge à des gamins ayant risqué un tel voyage ? Qui sont les “méchants“, les “Bad guys”, dans cette histoire ?....

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Tag(s) : #Coup de gueule, #Société