/image%2F0470876%2F20201116%2Fob_2ccb10_complot.jpg)
Un documentaire de 2h40 nous parle de la crise sanitaire dite de la Covid. Il soulève une vague de protestations dénonçant son aspect “complotiste”. Moralité, plus personne n’est crédible, les pour et les contre sont renvoyés dos à dos et le débat ne peut plus avoir lieu. Les anti-complotistes donnent raison aux complotistes, les complotistes rendent suspects tous les anti-complotistes, et la parole des uns et des autres est bâillonnée, interdite, inaudible. Le Monde selon Orwell n’est pas très loin !
Sur le ring : coin droit, Pierre Barnérias, auteur de “Hold Up” (voir), poids plume (un petit documentariste piégé par des experts) ; coin gauche, Philippe Aldrin, professeur à Sciences-Po Aix, poids lourd (puisque parlant ex-cathedra et avec l’aval des grands médias). (voir) Arbitre, le quotidien Le Monde, assisté de ses décodeurs (voir). Juges : France Info, Libération, deux millions de citoyens qui ont vu le documentaire, Marine Le Pen, LCI, France 5, France Inter, Sud Radio…, bref, tout le monde.
Puisque tout le monde en parle, pourquoi pas moi ?
- Parce que je n’ai aucun moyen de faire la part du vrai et du faux. Depuis le début de cette crise sanitaire, que l’on hésite encore à qualifier d’épisode saisonnier, d’épidémie ou de pandémie, nous avons tout entendu, version noire et blanche, experts contre experts. Et nous voilà maintenant sommés de choisir entre le camp complotiste et le camp objectif !
- Parce que hurler avec les loups ne protège pas des loups. Quand la société entière se divise en deux camps radicaux sur une question scientifique ou politique, c’est généralement que la question est mal posée. Ajouter un avis à quelques millions d’autres ne fait rien à l’affaire.
En revanche, s’il reste une question intéressante à traiter, c’est bien celle du complotisme, mot que tout le monde emploie sans jamais le définir. Ce qui ne se conçoit pas clairement ne peut bien s’énoncer. Pour être clair, c’est le seul constat que j’ai envie de faire sur cet “événement“. Pierre Barnérias s’est fait piéger en usant d’une technique assimilable à ce que la doxa appelle complotisme et n’est, de facto, plus audible sinon par ceux qui, pathologiquement, voient des complots partout. Les loups qui lui sont tombés dessus en masse en hurlant au complotisme, répondent à tout sauf aux questions que posent ce documentaire, sinon sur des points de détails. Quand un penseur produit un livre de 500 pages denses et complexes, critiquer une virgule mal placée évite de juger du fond. Certains commentateurs en ont fait leur fonds de commerce.
Le plus sérieux commentaire à mon sens est celui du youtuber Partager, c’est sympa, Vincent Verzat. (Voir) Lui au moins ne se laisse pas piéger pour savoir si oui ou non l’OMS est pour le port du masque ou pas. Ce genre de question n’apporte rien : l’OMS n’est pas une personne unique, n’est pas une statue figée dans la glaise. Avant même la moindre recherche documentaire, on se doute que l’on pourra trouver au sein de l’OMS des avis divers et des évolutions contradictoires dans le temps, quant au masque, aux vaccins, aux tests. Vincent Verzat, au moins, démonte le mécanisme du complotisme et ses dangers.
Dans le quotidien Libération, un article signé par l’équipe “CheckNews” nous donne une liste de dix contre-vérités relevées dans le documentaire (voir) : L’OMS ne préconise pas le port du masque pour le grand public, le confinement n’a servi à rien, l’OMS interdit les autopsies, l’Institut Pasteur a créé le virus, etc. Ces dix points restent des sujets à débattre et comme toujours, il faudra attendre que le conflit s’apaise et que des chercheurs puissent faire la généalogie de ces “batailles d’Hernani” pour y voir clair. Nous ne sommes pas dans le domaine des sciences dures et même les chiffres peuvent prouver des choses contradictoires selon la façon dont ils auront été mis en statistiques.
Il est temps de définir ce dont tout le monde parle sans fondement, le complotisme. A première vue, c’est la dénonciation d’une manie qui consiste à voir des complots là où il n’y en a pas. Pourtant, des complots il y en a déjà eu, et il y en a encore aujourd’hui. Honoré de Balzac disait déjà en son temps : «Il y a deux histoires: l’histoire officielle, menteuse, puis l’histoire secrète, où sont les véritables causes des événements.» C’est aussi sot que de nier l’existence de complots dans l’histoire. La conjuration de Catalina (– 63), l’assassinat de Jules César (-44), la Conspiration des poudres en Angleterre (1605), L’opération “Walkyrie” menée par le colonel Stauffenberg (1944), le putsch des généraux à Alger (1961), les attentats contre les tours de New York (2001)…, voilà de vrais complots, ourdis en grand secret, visant à renverser des régimes et à instaurer le désordre ou ramener la paix selon les cas, avec de vrais comploteurs, des plans de batailles soigneusement élaborés. Qui peut nier alors qu’un complot puisse se tramer actuellement, en grand secret et potentiellement efficace ? Ce n’est qu’après l’événement produit et le résultat des enquêtes judiciaires puis historiques que l’on peut parler de complot. Nous n’avons toujours pas les éléments suffisants pour affirmer que l’assassinat de Kennedy en 1963 fut le fait d’un fou isolé ou le résultat d’un complot. On ne peut pas plus dire aujourd’hui qu’il y a ou pas complot mondialiste en cours. Le fait que les rassemblements de la Trilatérale, de Davos, de Bilderberg, annoncent leurs programmes et la liste des invités, fournissent des comptes-rendus de presse, tend à écarter la thèse du complot, mais n’exclut pas le fait qu’ils soient des paravents cachant un véritable complot. En attendant la suite, chacun a le droit de se faire une opinion.
L’idée du complotisme est de ce fait géniale. Quiconque tente de faire la généalogie d’un événement (par exemple d’une crise sanitaire), de comprendre comment les décisions sont prises, qui use ou abuse de son influence dans les milieux de décisions, quels sont les intérêts publics et privés dans le choix des mesures prises, dans quel contexte politique et social se déroule l’événement…, peut être taxé de complotisme, alors que cela n’a pas d’autre équivalent que tout travail d’historien. Toute personne qui contredit la pensée commune ou officielle peut ainsi être classé “complotiste” et réduit au silence. Mais le pire, c’est que celui qui dénonce le complotiste est aussitôt suspecté de collusion avec le pouvoir, de mauvaise foi, de naïveté.
Ainsi, le principal résultat des analyses complotistes, autant que leurs dénonciations, est de devenir suspectes et d’interdire la pensée pour les uns et la critique de cette pensée pour les autres. C’est le meilleur moyen de ne plus pouvoir évaluer si les tests PCR sont utiles ou pas, si le confinement est une erreur stratégique ou ce qui aura sauvé des millions de gens, si les morts annoncées sont réellement dues au virus et qui, du virus où mesures sanitaires, auront été le plus meurtrier (il faudra attendre une ou deux décennies pour le savoir), si un expert développe un argument scientifique ou défend les intérêts d’une multinationale…
Et les complots ne sont pas que politiques. Ils sont bien plus fréquents dans le domaine commercial. Une entreprise qui monte une machiavélique stratégie pour éliminer un concurrent, qui prépare un plan de restructuration pour optimiser ses profits au dépend de ses salariés, un publiciste payé pour mentir éhontément et tromper le consommateur au bénéfice de son commanditaire…, sont-ce des complots ou des manœuvres managériales ? Traite-t-on de complotiste le syndicaliste qui les dénonce, le chômeur qui leur attribue la responsabilité de sa paupérisation ? Non, pas encore, mais je ne doute pas un instant qu’on finira par bâillonner toute critique sociale par ce biais.
Le documentaire Hold Up est critiquable mais soulève quelques vérités inquiétantes, en particulier les stratégies des gouvernants pour instrumentaliser la réalité d’une crise sanitaire, l’influence des enjeux économiques sur notre santé, le pourrissement des médias qui troublent notre accès à une information de qualité pour des raisons purement éditoriales, etc. On peut douter de tout à propos de cette crise covidienne, mais pas du fait que la fable d’Orwell ait été prémonitoire !...