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La crise grecque remet en cause l’usage de la monnaie…

Après cinq ans de politiques d’austérité, de plans de redressement, de subventions européennes, force est de constater que toutes les solutions classiques échouent à renflouer les finances de l’État grec. Que pouvons-nous attendre d’un pays capitaliste, sans capitaux et sans marché, doté d’usines sans commandes, de travailleurs sans salaires, de richesses sans usages ?...

Les Grecs n’ont pour l’instant aucune issue politique possible, à droite comme à gauche. Les seuls à ne pas désespérer sont les quelques militants du “Plan B”. Leur leader, Alekos Alavanos propose une sortie de l’Europe et de l’euro, le retour à la drachme suivi d’une dévaluation immédiate de 50%. Sachant que le Plan B ne bénéficie du soutien d’aucun journal, d’aucune radio, d’aucune télévision, tous ces médias étant aux mains de la finance, sachant que les retraites ont été divisées par deux, que 30% des actifs sont au chômage, que les impôts ont doublé en cinq ans, on peut comprendre que la perte d’une bonne moitié de ce qui reste ne soit pas une proposition bien attractive…

En attendant, il faut bien continuer à manger, à se vêtir, à se soigner, à éduquer, à vivre. Fleurissent alors une quantité d’alternatives, suscitées par la nécessité bien plus que par une idéologie ou une élaboration intellectuelle, totalement hors du système marchand en faillite. Ces initiatives individuelles ou collectives n’opposent même pas une critique explicite et définitive du capitalisme. Elles répondent à une urgence, elles prouvent la créativité de l’instinct de survie, peut-être plus que les théories politiques. Sans le savoir encore, elles nous apportent la preuve qu’en situation de crise, la solution de la désargence émerge inévitablement. Il est possible, sans encore pouvoir en être certains, que la pratique de l’accès non marchand aux ressources, sans retour compensatoire, fera son chemin dans les esprits et que la Grèce, après nous avoir instillé l’idée de la démocratie, nous apportera maintenant l’idée d’une civilisation sans argent. Les quelques exemples suivants nous y incitent :

Dans la petite ville de Katérini, le système de santé est en complète déliquescence (voir article du 16 janvier). Les malades chroniques (diabétiques, cancéreux, séropositifs, etc.) ne trouvent plus les médicaments vitaux pour eux, ni dans les pharmacies ni à l’hôpital. L’accidenté qui veut se faire soigner d’une blessure doit fournir lui-même les médicaments, les pansements, les cathéters nécessaires. Dans le même temps, des médicaments envoyés de France ou d’Allemagne restent inutilisés faute de pouvoir traduire les notices en grec. Les dates de péremption sont dépassées faute de lien entre les lieux de stockage et les prescripteurs… Un petit groupe de jeunes bénévoles participant à un centre social autogéré a résolu le problème en une journée, sans aucun moyen financier, sans intérêt personnel ni compétences particulières. Avec leurs ordinateurs personnels, ils ont mis en place un logiciel qui permette le suivi d’un médicament et de son usage, qui facilite l’anticipation de la pénurie comme de l’abondance, qui centralise toutes les données informatiques au niveau des fournisseurs, des praticiens, des patients, qui donne accès rapidement au produit demandé… En une journée, sans tambour ni trompette, une poignée de bénévoles ont fait ce que l’État n’a pu réaliser en dix ans, avec d’énormes moyens. La maîtrise des ressources et des usages est simple, pratique, économique et les bénévoles de Katerini nous le prouvent. Qui a dit que la désargence c’était l’inefficacité ?

Au coeur d’Athènes se sont ouverts des magasins d’un genre nouveau. Ils servent de simples centres de distribution. N’importe qui peut y déposer ce dont il n’a plus l’usage, le produit qu’il ne pourra pas consommer, l’objet qu’il a fabriqué… N’importe qui peut y prendre ce dont il a besoin pour se nourrir, se vêtir, se distraire… Il n’y est pas question d’argent, ni d’échanges, pas même de don et de contre don. Tout y est anonyme et vous ne saurez pas à qui vous devez d’avoir obtenu le kilo de lentilles qui vous a mis l’eau à la bouche ou à qui votre CD de musique a fait tant plaisir. Dans ces magasins, il est impossible de dire ce qui vaut le plus, du kilo de lentilles qui nourrit ou du CD qui réjouit. Ces épiciers d’un autre genre se rendent-ils comptent à quel point ils sont révolutionnaires ?... A quel point ils remettent en question le profit, les hiérarchies de valeurs, la notion de classes… ? Les magasins Emmaüs vendent, les Restos du Cœur offrent, les friperies du Secours Populaire reçoivent les dons de généreux donateurs pour les redistribuer aux pauvres. Les magasins libres d’Athènes ne font rien de tout cela. Ce ne sont pas les miettes des riches qui tombent sur les pauvres. On ne demande pas au visiteur qui prend un objet s’il est chômeur ou SDF. Pourquoi prendrait-il inutilement un objet au risque d’en priver un autre qui en aurait besoin ? On ne remercie pas le nanti qui se débarrasse du manteau de trop puisqu’il en est soulagé. Le SDF qui va le porter n’a pas de gratitude à exprimer puisqu’il n’y a pas de don mais une place gagnée dans une armoire. Qui a dit que la désargence c’était le don ou le troc ?

Ailleurs, une sorte de Diogène devient célèbre dans un quartier populaire. Vieux et sans famille, il s’est trouvé un bon moyen de se tisser les relations humaines qui lui manquaient. Il glane de-ci-de-là de quoi remplir une grande gamelle qu’il fait chauffer sur le trottoir et invite le passant à partager son repas. Certains viennent animer la cantine avec un accordéon ou un bouzouki, d’autres viennent parce qu’ils ont faim, d’autres encore s’intègrent au petit groupe qui s’est formé pour le seul plaisir d’être ensemble. Diogène n’a pas organisé une soupe populaire, il ne joue pas au Coluche médiatique, il ne se penche pas sur la misère du monde comme ceux de l’église d’à côté. Il partage un moment avec d’autres. Qui a dit que la désargence, c’était la débâcle sociale ?...

Des paysans mourraient de vendre à perte les produits de leurs récoltes aux supermarchés. Des citadins mourraient de ne plus pouvoir aller au supermarché. De plus en plus, ils finissent par se rencontrer, les uns pour écouler leur production au lieu de les jeter, les autres pour avoir de quoi manger sans grands moyens. Le but n’est plus l'échange, ni le profit de l’un, ni la nécessité pour l’autre. Le but est la découverte puis le respect de celui qui nourrit, de celui qui apprécie cette nourriture. Des relations se nouent entre ceux que l’on appelait jadis les producteurs et les consommateurs, des échanges s’établissent non plus autour d’un produit mais autour d’une histoire, d’une compétence, d’un mode de vie. Qui a dit que sans argent plus personne ne travaillerait ?

De tels exemples de désargence en germe sont légion tant la crise est généralisée, humanitaire autant qu’économique, tant la désespérance et la perte de sociabilité étaient “monnaie courante” ! Je n’irai pas jusqu’à crier « Vive la crise ! » mais je me dis qu’à la classique question de la faisabilité de la désargence, de la transition du système monétaire à autre chose, une réponse est en train de naître, petite mais puissante, au pays des inventeurs de la démocratie…

En France aussi l'idée de la désargence fait son chemin. Depuis la parution en avril 2013 du "Porte-monnaie" (voir article sur le blog), beaucoup de travail a été réalisé pour rassembler les compétences et la documentation autour de ce sujet, pour élaborer un véritable outil de réflexion. Plusieurs rencontres seront organisées, à Mâcon le 12 avril, Lyon le 19 avril, Marseille le 24 mai, Clermont-Ferrand le 7 juin... Vous serez tenu au courant de la programmation.

Ceci explique le silence-blog de ces dernières semaines dont certains se sont étonnés....

Tag(s) : #Désargence