On aimerait pouvoir souhaiter une bonne année 2019 à nos proches, aux amis, aux gens que l’on croise, non par superstition (être superstitieux porte malheur dit-on), non par un sentiment de toute puissance laissant penser qu’on aurait une prise quelconque sur le bien-être des autres, mais par pure empathie et parce que le malheur des autres n’a jamais amélioré notre propre sort.
Pourtant, l’avenir en cette fin d’année est encore moins beau qu’il n’était en décembre dernier. Je lis l’excellent billet de Romaric Godin sur son blog “Comme un parfum de crise financière…” et mon intuition se confirme. Romaric Godin nous parle des marchés financiers qui dévissent, des financeurs qui craignent le pompier pyromane Trump, du ralentissement européen, de la Chine qui entraine toute la zone asiatique dans son ralentissement, des banques centrales qui se retirent au pire moment, des bulles diverses qui menacent d’éclater un peu partout, du trading à haute fréquence qui amplifie les problèmes et conclut qu’il y a alors un vrai risque que la crainte de récession devienne auto réalisatrice en provoquant une contagion à l’économie réelle ! Et j’ai envie d’ajouter une contagion au monde entier car cette fois, la crise n’aura aucun recours, ni d’un État puissant, ni d’une institution internationale, et encore moins d’une politique innovante.
Les politiques autant que les journalistes spécialisés ne semblent guère soucieux. Hier à l’émission 28 minutes sur Arte, Alain Juppé nous tenait un discours rassurant : l’Europe s’en sort bien mais gagnerait à se renforcer, la Grèce est sortie de la crise, l’Italie comprend que son budget doit être révisé à la baisse... La journaliste Elisabeth Quin aurait dû plutôt inviter Romaric ! Il aurait certainement affirmé que ”l’absence d’outil classique de réponse à la crise, mais aussi l’indifférence des autorités politiques à cet écart [entre l’économie réelle et l’économie spéculative -NDLR], laisse présager une issue difficile, notamment pour les plus fragiles : chômage, hausse des inégalités, réduction des transferts sociaux et des services publics, désinvestissement massif (y compris dans les domaines de la transition écologique) seront les conséquences inévitables de la prochaine crise financière…”
Il n’y a pas que la finance qui aille mal. L’avenir écologique de la planète est bien sombre maintenant que la COP24 dite de Katowice a enterré tous les espoirs de la COP21. Que pouvait-on attendre de ce grand raout de l’inconscience et de l’impuissance, dans une des villes la plus polluée d’Europe ? Les seuls à avoir agi réellement pour le climat, certes à l’insu de leur plein gré, ce sont les Gilets jaunes en bloquant quantités de poids lourds sur leurs ronds-points. Paris Match titre : “ 400 millions d'euros de pertes pour les transporteurs routiers” (article du 3 décembre). Et France TV en rajoute le 26 décembre en relayant que, la Fédération nationale des transports routiers (FNTR) estime à quelque 2 milliards d'euros la perte d’exploitation pour l'ensemble du secteur… Combien de litres de gasoil est-ce que cela représente ? Combien de particules fines en moins dans l’atmosphère ? Ce qui est sûr c’est que les grosses compagnies de transport qui sous-traitent aux plus mal payés des Européens s’en sortiront, tandis que nombre de petits entrepreneurs déposeront leur bilan. Les crises ne profitent qu’aux riches, c’est bien connu. Mais les gouvernements sont occupés par les riches, les lois sont faites par les riches et pour les riches. Et l’on s’étonne encore que les Gilets jaunes ne se limitent plus à des questions de taxes et réclament plus de démocratie directe, plus de souveraineté du peuple ! Le peuple est populiste ! Ben oui, les riches, eux, sont bien pour l’oligarchie !...
Face aux menaces, Emmanuel Macron propose une armée européenne, comme la Chancelière allemande Angela Merkel devant le Parlement européen en novembre dernier. Mais de quelles menaces parlent-ils ? La menace Russe qui pourrait envahir l’Europe de l’Ouest après avoir repris la Crimée ? Les Chinois qui viendraient égorger nos femmes et nos enfants ? Les émigrés de tous poils qui remplaceraient notre si belle civilisation judéo-chrétienne ? Les combattants de Daesh qui ont été écrasés en Syrie mais pourraient instaurer leur État Islamique quelque part entre Paris et Berlin ? Plus vraisemblablement, la menace est celle de la prochaine crise que nombre d’économistes prévoient gigantesque et mondiale. Une bonne guerre écoule les stocks, relance la production, éradique le chômage, réduit le nombre des parasites qui n’ont rien compris à la beauté du capitalisme néolibéral, et, miracle, elle soigne parfaitement de la fièvre jaune !
Et pourtant, je ne suis pas pessimiste. Durant cette année 2018, Anselm Jappe nous a déclaré que l’abolition de l’argent est la seule forme de réalisme pensable ; Pablo Servigne nous explique que la vraie loi de la nature est celle de l’entraide ; les analyses de l’économiste australien Steve keen, (“L’imposture économique”) commencent à s’échapper de la sphère des experts. Les contre-vérités présentées par les Juppé, Macron, Piketty et consorts comme des vérités-révélées sont de plus en plus ébranlées. Certains économistes commencent même à accepter l’idée d’un changement complet de paradigme. Un chat, acculé dans un coin de mur et qui prend peur, est toujours dangereux, même domestiqué. L’homme acculé dans des impasses multiples, tournant en rond sur la fameuse place aux sens interdits de Raymond Devos, finira par être prêt à tous les risques pour s’en sortir. Les riches, les puissants, les banquiers, les politiques et les experts eux-mêmes accepteront l’inévitable.
Alors, passer de l’échange marchand à l’accès libre et total pour tout humain, du seul fait de son existence, à tout ce qui lui est nécessaire, à tout ce qui est disponible et renouvelable, apparaîtra comme une issue réaliste pour que l’espèce humaine survive et que la planète guérisse au plus vite. Aujourd’hui, la grande majorité pense que le pari est fou, et ceux qui le suggèrent font rire. Pour beaucoup, ce pari fera encore peur par sa radicalité, pour les remises en causes qu’il implique. Demain, on peut raisonnablement penser que ce passage de l’Échange à l’Accès passera du domaine de l’utopie à l’évidence, à la réalité. Alors, tout de même, bonne année à tous….
PS : J’ajoute pour tous mes amis grecs ce message spécial : Vous venez de subir dix ans de stratégie du choc. On a saccagé vos structures sociales, vos systèmes économique, éducatif, sanitaire, votre pays est bradé à vil prix, l’intégrité de votre territoire et votre culture même sont en danger. Nulle part un tel massacre n’a été causé en temps de paix. Contrairement à nous Français, vous avez connu en un siècle tous les régimes politiques possibles, de la dictature à la gauche radicale. Vous n’avez plus d’alternative politique crédible. Votre situation est comme un nœud gordien que seul un Alexandre pourra trancher d’un seul coup d’épée. Mais les héros antiques sont trop vieux pour être utiles. Seul le peuple Grec tient l’épée et lui seul a le pouvoir. Nous avons nos Gilets Jaunes, vous avez l’épée d’Alexandre. Alors, Καλή Πρωτοχρονιά για όλους !