Un article signé par Christian Lequesne, professeur de science politique à Sciences Po, est paru sur Huffpost le 12 décembre dernier. Il mérite d’être lu, ne serait-ce que pour se conforter dans l’idée que les Gilets Jaunes sont dans le vrai et les élites malades. Merci, professeur !
« Le président de la République a proposé une série de mesures sociales qui coûtera 10 milliards au budget de l'Etat, mais cela ne suffit pas au mouvement qui montre ainsi que son vrai souhait n'est pas tant la réforme sociale que l'installation d'un climat d'instabilité institutionnelle.
On voit dans cette introduction qu’il ne suffit pas d’enseigner à Science Po pour avoir du bon sens. Voilà plus de trente ans que le néolibéralisme impose par petites touches successives des réformes qui creusent les inégalités, qui tendent à ramener la classe moyenne vers la pauvreté et qui, en outre, détruit la planète au point de mettre l’humanité en péril. Les citoyens ont supporté ces réformes et ces restrictions successives sans broncher et se réveillent brusquement à l’occasion d’une taxe sur le gasoil. Ils obtiennent des broutilles à 10 milliards quand il en faudrait dix fois plus, ne serait-ce que pour rattraper les pertes récentes. Est-ce vouloir l’instabilité que de réclamer la fin de la mise à sac sociale ? Est-ce une peur irraisonnée que de craindre le même génocide qu’ont vécu les Grecs depuis dix ans ? Quand le ménage n’a pas été fait pendant des mois, est-ce vouloir l’instabilité de l’institution familiale que de faire un grand nettoyage ?
« Les réactions des gilets jaunes à l'intervention du président de la République ont été d'une négativité absolue.
C’est vrai quand il s’agit de comprendre le fond du discours présidentiel qui fut théâtralement vide. C’est faux quand il s’agit des propositions, des projections vers un autre monde possible. Ces gens qu’on a voulu nous présenter comme des bofs, des égoïstes ne voyant rien au-delà de leurs petits intérêts particuliers, voire des fascistes antisémites, nationalistes, racistes, homophobes, ont montré une grande puissance de réflexion, de réalisme, et en tous cas, une capacité de résistance et de construction étonnante. Il faut être à Science Po pour ne pas le voir.
« L'objectif principal est que les institutions soient au plus mal et que la violence impose sa force.
De quel côté est la violence ? Du côté de l’État qui exclut de plus en plus de monde, qui rend de plus en plus de travailleurs superflus ? Du côté de la Police qui est responsable de décès, d’amputations, de gazage, de handicaps graves, du métro Charonne aux Champs Élysées en passant par NDDL… ?
« 1ère pathologie, la défiance érigée en dogme : En France, il ne faut jamais se réjouir de ceux qui ont réussi, car le fait même de réussir est suspect.
C’est peut-être vrai pour certains vu le nombre de “premiers de cordée” qui sont montés en exploitant les autres ou en leur marchant dessus, mais la majorité voudrait bien réussir un minimum, ne serait-ce que pour boucler les fins de mois. Ils ne sont pas emplis d’envies mais de besoins vitaux.
« 2ème pathologie, l’État tout puissant : Les Gilets Jaunes ne veulent pas d’un État censé régir la vie des gens mais qui leur garantisse le droit de vivre. Ils ne veulent pas d’un État qui confisque les biens des gens mais qui en autorise l’accès à tous. Ils ne veulent pas un monde dans lequel tout le monde aurait le même salaire, mais que leur travail soit reconnu à sa juste valeur.
« 3ème pathologie, le rapport à la démocratie : Bien que profitant de toutes les libertés offertes par la démocratie, le mouvement des gilets jaunes ne la respecte pas. Pourtant ils l’a réclament, face à ceux qui organisent un référendum qui aboutit à un OUI quand la majorité a voté NON, face à des représentants qui gouvernent avec 25% de voix, et veulent des délégations qui ne soient pas des chèques en blanc… Est-ce eux qui seraient antidémocratiques ?
« Pour la première fois dans ma vie de citoyen français, je ressens un amer sentiment de crainte pour l'avenir de la démocratie dans mon pays. »
Il fallait être professeur à Science Po pour ne pas admettre que le peuple a ressenti cet amer sentiment de crainte pour l'avenir bien avant les élites confortablement installées dans leurs privilèges. Il fallait être de Science Po pour ne pas voir dans le mouvement des Gilets Jaunes une lame de fond, certes non définissable dans les catégories classiques, mais qui ne fait que précéder une plus grande vague de désordres que nous promettent les États, la financiarisation, la mondialisation, les profits dévastateurs de la planète, la finance comme moyen devenu unique fin…