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Martiale Espaze, sorcière de Boucoiran.

Martiale Espaze, sorcière de Boucoiran. (J.F Aupetitgendre)

Vendredi, dans un collège de la Drôme, une dispute oppose deux gamins de 5ème. Un coup de poing part et l’un des gamins s’écroule, puis meurt à l’hôpital de Lyon malgré des soins rapides. Aussitôt les titres ronflants surgissent dans la presse : "Violence à l’école, un phénomène croissant…" "Depuis mai 68, l’école subit une érosion en règle des racines normatives de la France contemporaine…," déclare un spécialiste. Il a fallu l’intervention dimanche sur France 2 du père de la victime pour arrêter le gonflement de la rumeur. L’enfant est mort d’une malformation ayant entraîné une hémorragie cérébrale et non à cause de son malheureux copain. "Cela aurait pu lui arriver au foot, en jouant à la maison avec sa sœur, n’importe où…, "déclare-t-il. Cette histoire m’a rappelé une autre rumeur plus ancienne pour laquelle une femme est morte brûlée vive. Elle n’eut pas la chance de bénéficier du témoignage d’un père honnête et courageux. Aussi je vais vous raconter ce bel exemple de fausse information qui tue.

Un article ayant paru dans une petite revue locale sur deux procès en sorcellerie du Moyen Âge, l’idée m’est venue de savoir le bien-fondé de cette terrible accusation, exhumée 500 ans après. Les faits sont les suivants : En 1491, une dénommée Martiale Espaze, épouse de Jean Dumas, est accusée d’avoir commis, suite à de honteux commerces avec le diable, plusieurs meurtres d’enfants, et tuer nombre d’animaux domestiques. Arrêtée et jugée par le Viguier de Boucoiran, elle fut condamnée à être brûlée vive. Cette histoire nous est parvenue grâce à maître Bernard Odillon, notaire à Vézénobres qui a été chargé de transcrire les minutes du procès. Le texte en latin n’est pas complet et quelques pages ont subi les outrages du temps. Il est intitulé, “Procès contre Martiale Espaze, femme de Jean Dumas, bastier, habitant de Boucoiran au diocèse d’Uzès, lourdement suspectée et accusée du délit ci-dessous écrit de sortilèges”. Le contenu du texte ayant été, pour l’essentiel, reproduit dans l’article cité plus haut, nous nous intéresserons davantage à son devenir qu’à son contenu.

A la fin du 19ème siècle, Achille Bardon, un érudit alésien, exhume l’histoire et condamne une deuxième fois cette femme impie. Certes, il ne prend pas pour argent comptant les allégations du juge de Boucoiran. Le pieux homme croit au diable, comme la grande majorité des gens de son temps, mais il insiste surtout sur le fait que Martiale était une femme de mauvaise vie, et qu’elle méritait son châtiment : “Nous-mêmes, à quatre siècles de distance, sommes curieux de voir comment Martiale s’est engagée dans la voie du mal, comment elle y a persévéré. De l’adultère au vol, du vol à l’assassinat, telle était la filière suivie par une fille qui n’avait eu, dès sa jeunesse, que des mauvais exemples sous les yeux”.

D’où tient-il que Martiale avait eu de mauvais exemples dans son enfance, puisque personne ne sait exactement d’où vient cette toute jeune femme ? Bardon ne refait pas le procès, il l’entérine et il faut bien donner un sens à la dépravation. Un individu accusé de meurtre ne peut qu’être issu d’une famille sans moralité. Enfant malheureuse, elle devient fille mère, puis voleuse, puis meurtrière. C’est une spirale implacable, un lien indéfectible avec le mal, du genre “qui vole un œuf, vole un bœuf”. La condamnation est sans appel, la fin inéluctable.

Pour Achille Bardon, il est clair en effet, que le procès en sorcellerie se double d’une sordide affaire criminelle. Martiale, la fille mère en état de péché mortel, était conduite en toute logique, à commettre quelques larcins dans le voisinage. Elle aurait volé des pois dans le jardin de la femme de Pierre Auriol alors qu’ils étaient mûrs. Un jour, elle osa même pénétrer dans la cave de Jacques Bilhot qui habitait la maison Forton. La commère Antoinette Olier la surprit sortant de la cave avec un pichet de vin à la main. Elle avertit aussitôt la dame Bilhot et les gens d’armes perquisitionnèrent chez Martiale. Mais le vin avait été bu !

Voilà donc les véritables méfaits de la sorcière de Boucoiran : Une naissance illégitime, le vol de quelques pois et d’un pichet de vin ! Tout le reste de l’histoire est cousu de fil blanc et a dû être inventé par Martiale dans l’espoir d’échapper aux brodequins, au fer rouge et au chevalet. Avec les méthodes propres à l’époque, elle aurait tout aussi bien avoué être l’assassin de Jules César ou la maîtresse du pape. Le récit des meurtres d’enfants fait sourire quand on en lit le déroulement. C’est le diable particulier de Martiale, un certain Robin, qui ouvrait nuitamment les portes des maisons. A cette époque, l’usage était de barrer la porte avec une grande poutre qui s’encastrait dans le mur. (D’où l’expression que l’on entend encore aujourd’hui dans les campagnes, “barrer la porte à clef”) Déplacer cette lourde barre de bois sans bruit, et de l’extérieur, réclame en effet des pouvoirs particuliers. Une fois le passage libre, Martiale explique qu’elle pénètre dans la chambre et éteint la veilleuse (il faut croire qu’il était d’usage de laisser une source de lumière pendant la nuit). Sans réveiller les parents qui dorment auprès de l’enfant dans le lit commun, elle verse quelques gouttes de poison sur les lèvres de l’enfant puis, elle lui comprime la poitrine et la cervelle entre ses mains. Aucun enfant, aussi solide soit-il, ne peut résister à ce traitement et meurt fatalement dans les jours qui suivent.

On peut penser que le juge et les habitants de Boicoiran croyaient à de tels phénomènes en 1491. Ce qui est moins clair, ce sont les accusations précises qui s’abattent sur Martiale. Pourquoi fallait-il donc brusquement un bouc émissaire expliquant tous les malheurs du village ? Il est probable qu’il y ait eu des quantités d’histoires de vol, de commérages, de querelles intestines dans ce village, avant et après 1491. Comment la rumeur s’est-elle orientée sur Martiale et sa prétendue sorcellerie ?

Le juge cherche désespérément les preuves du commerce avec le diable Robin et à faire coïncider la rumeur à la réalité. Si Martiale a eu avec le diable des relations sexuelles, la preuve est faite qu’elle est en son pouvoir et que tous les méfaits lui sont désormais possibles. Dans le texte original, les réponses de Martiale aux questions du juge sont écrites en occitan ; mais quand les détails croustillants sont abordés, le texte reste pudiquement latin. Le juge, en effet veut tout savoir et Martiale lui en sert autant qu’il en demande : Elle a été prise dans un fossé, se tenant à quatre pattes, face contre terre, ce qui semble être la position la plus dégradante pour une femme. Le membre de Robin était long, pointu et froid, ainsi que sa semence (…longum, acutum, frigidum et materia proveniens erat frigada). A partir de ces déclarations scandaleuses, les décès suspects des cinq dernières années sont imputés à Martiale, de même que la mort curieuse des cochons de Pierre Nouvel et de Jacques Maurin. Martiale avoue même avoir rendu boiteuse une gamine du village en enfonçant une grosse aiguille dans une mariote (cette poupée appelée mandragore ou main de gloire).

Notre érudit Achille Bardon ne s’étonne guère de ces accusations sordides. Il s’interroge simplement sur une interruption du procès de quatre mois pour supplément d’enquête alors que la cause était entendue. Pourquoi a-t-il si soigneusement recopié cette histoire, dans ses petits cahiers de notes ? Certes, il collationnait toutes les anecdotes du passé afin de rédiger une histoire locale. Mais quand on compare l’écriture, la longueur de son texte, la forme qu’il lui donne, on voit bien qu’il fut particulièrement intéressé par Martiale. L’absence de commentaires sur le contexte montre aussi qu’il a repris la rumeur du 15ème siècle comme si les faits étaient avérés, comme si la simple transcription du notaire Odillon suffisait à leur donner une authenticité.

En 1907, c’est l’historien Bligny-Bondurand qui signe un nouvel article sur l’affaire Martiale Espaze. Il reprend intégralement le texte en l’accompagnant de commentaires sur l’usage du latin en vigueur au 15ème siècle, et surtout, sur les réponses faites par Martiale en occitan qui nous donnent un bon aperçu de la langue vernaculaire. Sa recherche s’adresse à des linguistes distingués, et peu lui importe que Martiale soit ou non une sorcière, qu’elle ait commis des meurtres ou soit une victime expiatoire. Puisque l’intérêt est dans la langue plus que dans l’événement lui-même, l’idée de perpétrer une rumeur ne l’effleure pas, et le contexte local et régional n’est pas abordé.

En 1928, c’est au tour de la baronne de Charnisay d’écrire dans la petite revue La Cigale Uzégeoise, quelques commentaires sur la sorcière de Boucoiran. Pour la première fois, quelqu’un se pose des questions. D’où venaient Martiale et sa mère ? Pourquoi la pauvre femme a-t-elle subi de si graves accusations ? A y regarder de plus près, ce qui intéresse notre baronne érudite, ce ne sont point les sorcières, la justice du Moyen Âge, le sort de la pauvre Martiale, mais le petit microcosme uzégeois. Elle nous décrit donc les querelles politiques entre l’évêque de la ville et les juges civils avec beaucoup de précisions. Elle cite la ruelle de l’Espaze (ou traverse de l’épée) qui va de la rue Pélisserie à celle d’Entre-les-Tours, et qui porte ce nom en souvenir d’un couturier, célèbre au 15ème siècle. “Il est probable, dit-elle que les femmes Espaze venaient d’Uzès puisqu’elles portent le nom de cette ruelle. Elles auraient fui la ville au moment du fameux procès où deux sorcières furent condamnées, l’une à être pendue, l’autre au bannissement”.

Notre espoir de voir s’expliquer la rumeur de Boucoiran s’effondre. Mme de Charnisay reprend donc la thèse, déjà avancée par les habitants du village en 1491, de la sorcière se “dépaysant” pour fuir la justice. Aucun témoignage direct ne donne, lors du procès, de renseignements précis sur les origines et les antécédents de Martiale. Les plaignants reconnaissent tous qu’ils n’ont pas soupçonné d’agissements diaboliques pendant les premières années, pas même le mari Jean Dumas qui était pourtant aux premières loges. On est donc en présence d’une reconstruction des faits, d’une lecture des événements travestie a posteriori par la rumeur. Et notre érudite tombe, 500 ans après, dans le même panneau.

Nous voilà au XXI° siècle et de nouveau un journal se fait l’écho de l’histoire de Martiale. Cette fois, le rédacteur nous offre une comparaison avec un autre procès datant de 1446 : “Les deux textes ont tous deux trait chacun à un procès pour maléfices. Ils s’opposent de la même façon qu’ils se rejoignent. Le premier, avec son aspect plus romancé, est peut-être le moins étonnant, tandis que le deuxième, qui semble le plus coller à l’image que l’on pourrait se faire d’un procès de ce genre là, comporte un dénouement, et c’est le moins que l’on puisse dire, étonnant”. Dans le deuxième procès, en effet, il est clairement fait allusion à une rumeur insuffisamment fondée, au point que le tribunal absout l’accusée et prononce un verdict de non-lieu.

Nous n’apprendrons rien de plus sur Martiale Espaze puisque la revue locale cite Bligny-Bondurand, qui citait Achille Bardon, lequel citait le notaire Bernard Odillon…Malgré tout, nous remercions l’auteur de l’article d’avoir une cinquième fois exhumé le récit de Martiale, ce qui nous donne l’occasion de remettre les pendules à l’heure et de disserter sur la rumeur.

Abandonnant les considérations moralisantes de Bardon et les analyses linguistiques de Bondurand, nous reviendrons sur les questions évoquées par Mme de Charnisay. Que s’est-il passé en 1491 pour que Martiale soit emportée dans le tourbillon d’une telle rumeur ? La Haute Justice à cette époque était un privilège accordé par le roi et qui pouvait rapporter gros. Les condamnés à la peine capitale ou au bannissement avaient leurs biens confisqués au profit du seigneur chargé de cette justice. A Uzès, la Haute Justice dépendait de la Sénéchaussée de Beaucaire.

L’évêque d’Uzès rêvait d’en récupérer les bénéfices et pour cela, quoi de plus pratique qu’un bon procès en sorcellerie. Le diable étant le principal protagoniste de ces affaires, seule une autorité religieuse était capable d’en démêler les intrigues. Tout à fait fortuitement, des sorcières font leur apparition dans la ville et dans les environs. L’évêque se presse d’en condamner quelques-unes, mais les juges seigneuriaux, sentant leur échapper une belle part du gâteau, cherchent à leur tour quelques occasions de montrer leur savoir-faire. On peut être un petit viguier de village et savoir reconnaître le diable dans le corps d’une femme. Le procès de Martiale en est la preuve.

Dans ce contexte de grandes manœuvres politiques entre les seigneuries locales, la sénéchaussée de Beaucaire et l’évêque d’Uzès, et le roi, pris à témoin par les deux partis, il est sûr que les travaux pratiques sont le meilleur argument de compétence. C’est à ce moment que Martiale a la mauvaise idée de se faire remarquer dans le village par ses petits larcins et sa langue acérée de commère. Quand Claude Raymond seigneur de Brignon entend grandir la rumeur au sujet d’une femme douteuse à Boucoiran, il n’hésite pas. Il comprend vite qu’il tient là une bonne opportunité. Après tout, il n’y a pas de fumée sans feu. Le village la désigne, on la soupçonne d’être fille de sorcière et d’avoir fui un précédent procès, elle-même se rend suspecte en s’enfuyant en pleine nuit vers le village de Gabriac, à plus de 7 lieues de là. Il lance les gens d’armes à ses trousses et la fait enfermer au château. Après cela, que Martiale fut ou non soumise à la question n’a plus d’importance. Même la terrible agonie sur le bûcher vaut mieux que la lente torture du bourreau. Rares sont les femmes qui ont tenu un discours cohérent dans ces circonstances.

Les aveux de Martiale confirment donc tous les soupçons. La description qu’elle fait de son diable Robin, de sa rencontre, des nuits de sabbats, des crimes perpétrés en sa compagnie ou avec d’autres sorcières, est d’une remarquable précision. Les témoins et plaignants confirment avec une belle unanimité que les récits de Martiale sont authentiques. Les parents, qui dormaient tous profondément quand la sorcière est venue tuer leur enfant, reconnaissent que les choses se sont bien passées comme le dit la femme ! Quel argument aurait pu sauver cette coupable idéale ? Puisque tout le monde y trouvait son compte, qui aurait osé apporter un témoignage contradictoire ? De toute façon, quand le diable s’en mêle, un doute est le signe de sa malignité, l’inconsistance des preuves, signe de son ingéniosité, et l’absence de mobile, le fruit de sa perversité.

Voilà comment une vague rumeur sans fondement s’incruste dans les esprits et perdure 520 ans plus tard. Celui qui l’entretient en intitulant sa recherche “Les faiseuses d’anges de Brignon” ou “Procès en sorcellerie à Boucoiran”, a-t-il conscience de compléter une chaîne de diffamation involontaire ? Loin de moi l’idée de faire le procès des intentions des précédents chroniqueurs et de réinventer une nouvelle Chasse aux sorcières dans le milieu historique. Mais ne valait-il pas la peine de réhabiliter Martiale Espaze, femme de Jean Dumas le bastier de Boucoiran, afin que les générations suivantes cessent de la traiter de sorcière ?

Au-delà du cas Martiale, on peut s’étonner que nous soyons toujours aussi susceptibles de propager la rumeur et que son mécanisme infernal intrigue toujours autant les psychologues et les sociologues. L’expérience est-elle donc inutile ? L’historien est-il impuissant à protéger ses contemporains des écueils déjà rencontrés dans le passé ?

Plus elle est combattue, plus la rumeur s’incruste : La preuve qu’il y a anguille sous roche est incluse dans l’acharnement des détracteurs à vouloir convaincre du contraire. De la même façon, le silence ou le mépris de la rumeur est toujours un aveu. L’histoire de Martiale est à ce titre exemplaire car elle contient tous les ingrédients nécessaires à l’éclosion du bruit qui court : Un brin de vérité (Martiale n’a pas accouché des œuvres du Saint-Esprit en arrivant à Boucoiran, elle est bien un peu voleuse et refuse d’expliquer pourquoi elle s’est dépaysée) ; un soupçon de voyeurisme qui nous fait toujours rechercher comment le voisin s’y prend et dans quelle position (Nous ne faisons rien d’autre dans un loft-story, et les phantasmes du juge qui questionne sur l’organe du diable ne sont pas si moyenâgeux que cela…) ; une injustice qui touche notre sensibilité ou notre porte-monnaie (une inondation, la souffrance d’un enfant, la perte d’un bien précieux comme le bétail…) ; l’absence de relation de cause à effet entre les événements et un contexte social où quelques certitudes sont ébranlées complètent la recette d’une bonne rumeur.

Il faut croire que les mentalités sont ce que l’homme est le moins capable de faire évoluer, puisque nous pouvons faire un tel parallèle entre des événements de 1491 et de 2013 !

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