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L'homme de terrain, l'homme de radio...

Intellectuel de salon, il possède la vérité, sur tout et sur tous. Il n'a pas besoin d'expérimenter, de vérifier, de se pencher sur les réalités qu'il décrit. Il lui suffit de citer ses pairs qui lui renverront tôt ou tard l'ascenseur. A ce titre, il est devenu l'expert écouté qui peut se permettre d'ironiser, de brocarder, de railler... J'ai nommé Brice Couturier qui, sur France Culture mercredi dernier à 8h 16, nous annonce que "l'austérité, ça peut marcher".

"...pourquoi les gouvernements de ces pays [du Sud] persistent-ils à leur imposer des politiques manifestement impopulaires ? Qui donc a eu l’idée d’infliger à ces populations connues pour leur joie de vivre, une médecine d’autant plus amère que, non content de ne pas soigner le malade, elle le tuerait à petit feu, à coup de diètes et de saignées ? Mais, c’est la méchante sorcière Angéla Merkel ! Et pourquoi se montre-t-elle si cruelle ? Quel est l’obscur désir de revanche qui la pousse à imposer des cures d’austérité aux heureux habitants de ces paradis ensoleillés ?..."

Et un peu plus loin: "Grèce, Portugal et Espagne, comme l’Irlande à l’époque, avaient perdu, toute capacité d’emprunts sur les marchés financiers classiques car leurs dettes apparaissaient trop risquées. Ils ont donc dû faire appel à des institutions de sauvetage comme le Mécanisme Européen de Stabilité ou le FMI. Or ces institutions leur ont imposé bien entendu des conditions. Elles ne sauraient remplir d’eau des tonneaux percés. C’est pourquoi, écrit Daniel Gross, dans ces pays de la périphérie, l’austérité n’a pas été une affaire de réglage politique, de choix politique, mais une manière de rétablir leur solvabilité. En bref ils n’avaient pas le choix. Or tous les modèles impliquent qu’une coupe dans les dépenses aujourd’hui, amènera une plus forte croissance à long terme, en ce qu’elle permettra d’alléger les impôts..."

Bien sûr, chers auditeurs, n'écoutez pas les oiseaux de mauvaise augure: "L’austérité implique toujours des coûts sociaux élevés mais elle est inéluctable lorsqu’un pays a vécu au-dessus de ses moyens et qu’il a perdu la confiance de ses créditeurs. Les fondamentaux extérieurs (balance commerciale, balance des paiements) des pays de la périphérie européenne s’améliorent rapidement, en ce sens l’austérité a accompli ce que l’on attendait d’elle..."

L'homme de terrain, l'homme de radio...

L'homme de terrain, j'ai nommé l'anthropologue Panagiotis Grigoriou, ne cite pas d'éminents spécialistes dans son blog du même jour. Il n'ironise pas sur la candeur des "chiens de garde" et des "économistes de salon". Il regarde autour de lui, écoute ses voisins immédiats, il analyse la crise avec toute la force de sa culture historique et scientifique, patiemment, jour après jour. Il a de l'empathie pour ses semblables, pas du mépris. Il n'a pas de leçons à donner, mais des témoignages à recevoir.

Sous sa plume, nous écoutons ses voisins: "Nous faisons tout pour préserver notre dignité. Nous arrivons toutefois à une situation limite. Nos enfants trouvent parfois que le réfrigérateur est bien vide... et c'est insupportable. Pour le reste, nous n’avons plus peur de rien. Nous devons dix mille euros aux impôts et autant à la Sécurité Sociale depuis deux ans, après la faillite de notre petit commerce. Nous regardons à la télévision des reportages tous les soirs sur ces foyers, ces familles privées d’électricité parce qu’elles n’arrivent plus à payer"

Sous sa plume, les solutions ne sont pas des systèmes clefs en mains mais les bricolages du quartier: "…Mes amis chômeurs ou employés mais non rémunérés depuis plusieurs mois, s’en sortent donc comme ils peuvent. Certains tentent leur “chance” auprès des banques en hypothéquant leurs appartements pour un ultime emprunt qui ne sera de fait jamais remboursé. C’est un moyen afin de tenir un an ou deux dans une certaine dignité, en espérant le renversement de la situation, autrement-dit, l’effondrement pressenti, voire souhaité…"

Sous sa plume, nous ne découvrons pas que de pauvres ouvriers mais aussi des bourgeois jadis aisés: "…Une grande partie de la bourgeoisie grecque est dans l'impasse. Elle verse des montants exorbitants de son argent en impôts, pour ainsi faire face à un État complètement absurde, lequel se permet de publier en une seule année, pas moins de 695 circulaires interprétatives aux questions fiscales. Elle est appelée de nouveau à payer des impôts excessifs sur la propriété, tandis qu’elle affronte déjà la perspective de la confiscation formelle ou substantielle de ses biens. Ces gens des entreprises qui travaillent durement et qui sont les adeptes du bon sens, ne veulent pourtant pas soutenir les soi-disant forces anti-systémiques de l'échiquier politique. Cette bourgeoise compose après tout l'épine dorsale de la société civile et de la Démocratie…"

Brice Couturier, le journaliste qui pérore au chaud dans son studio, Panagiotis Grigoriou l'anthropologue qui survit grâce aux dons de ses lecteurs, qui s'épuise à décrire la crise et n'en voit pas le bout... Qui donc choisissez-vous?...

Quand donc écouterons nous les hommes de terrain plutôt que les hommes de radio? Quand donc les médias interrogeront ceux qui savent parce qu'ils ont vécu plutôt que ceux qui savent parce qu'ils ont lu? Quand donc reconnaîtra-ton le travail, fut-il auprès des humbles, plutôt que la spéculation, fut-elle intellectuelle? quand donc les efforts du chercheur paieront plus que l'éloquence du diseur?....

Tag(s) : #Coup de gueule