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Le procès de Florac
Le procès de Florac

Le 12 septembre 2015, s’est tenu au Tribunal de Florac le faux vrai procès du Loup[1], accusé de mettre en péril l’activité pastorale des Cévennes. Le tribunal était présidé par Me Marcel Lemonde de la Cour d’appel de Paris, assisté de deux assesseurs et de Me François-Louis Coste magistrat honoraire et procureur du jour. Le Loup était défendu par Me Gérard Christol, ancien bâtonnier, et la partie civile représentée par Me Régine Barthélémy, avocate au barreau de Montpellier. Parmi les témoins, ont défilé à la barre l’éleveur et député européen José Bové, l’ethnozoologue Geneviève Carbonne, le spécialiste des prédateurs Farid Benhammou, l’ingénieur agronome Michel Vidal… Le procès a été retransmis et commenté sur France Inter le 24 janvier à 9h par Pascal Dervieux[2].

Le projet était d’obtenir une information non partisane sur la place du loup dans nos campagnes. Depuis sa réapparition, dans les années 90, au coeur du parc national Causses-Cévennes, territoire hissé au rang de patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en raison de l’héritage du pastoralisme, le loup s’est multiplié causant des pertes conséquentes dans les troupeaux et suscitant des conflits entre les partisans de l’animal et ses opposants, conflits que certains comparent aux débats violents de l’affaire Dreyfus ! Victimes, défenseurs et experts se sont donc affrontés sur la question de la cohabitation possible ou impossible entre l’homme et le loup. Dans ce procès, personne n’a gagné, si ce n’est la raison sur les passions.

Les deux points de vue semblent donc inconciliables : éradiquer le loup serait mettre définitivement l’espèce en danger. L’expert zoologue a rappelé qu’une espèce disparue ne se reconstitue jamais, et les éleveurs témoins ont prouvé que le loup signait l’arrêt de mort de leur secteur d’activité et qu’aucune protection n’était financièrement possible. Le loup offre un service indéniable à la biodiversité en éliminant les éléments faibles dans la chaine alimentaire mais condamne l’activité pastorale tout aussi essentielle pour la protection de l’écosystème. Si à l’évidence ce procès a permis d’apaiser les passions, s’il a offert aux uns et aux autres l’occasion de s’exprimer, de s’écouter, de s’entendre, aucune solution n’a été trouvée, aucune proposition concrète n’a pu être formulée, malgré l’apport scientifique de haut niveau, malgré l’expérience non moins digne d’intérêt des professionnels de l’élevage et de l’agriculture de montagne, malgré le savoir faire indéniable des juristes servant de modérateurs.

Nous sommes donc bien dans une impasse, c’est-à-dire une rue fermée en un bout par un mur infranchissable. Or, il n’y a que trois moyens de sortir de l’impasse : mettre les loups en cage, abandonner les bergers à leur triste sort, ou abattre le mur qui interdit toute issue au problème. Dans le cas présent, qu’est donc ce mur qui ferme la rue ? Ce n’est pas le berger qui fait ce qu’il peut pour protéger ses bêtes, ce n’est pas le loup qui n’a attendu ni Ésope ni La Fontaine pour chercher noise à l’agneau, ce n‘est pas l’État qui balance entre deux intérêts aussi nobles qu’incompatibles. Le coupable était donc ailleurs, le loup fut accusé à tort !

Personnellement j’aurais placé l’argent dans le box des accusés, ou plus exactement, son partenaire ordinaire et obligé, le profit financier. En effet, l’obligation où nous sommes tous de rechercher des profits financiers pour survivre, ressemble fort à l’obligation qu’a le loup de tuer pour survivre. Imaginons un instant que le même procès ait lieu, portant l’accusation d’entrave à la survie conjointe des loups et des moutons. Alors tout devient simple. L’argent mis en prison, le berger serait dégagé de l’angoisse des fins de mois difficiles et prendrait le temps de mieux surveiller ses bêtes. Il pourrait même embaucher deux ou trois compères qui se relayeraient jour et nuit pour éloigner le prédateur. Ce surplus de main d’œuvre redonnerait vie aux villages cévenols aujourd’hui occupés par des citadins touristes quelques semaines par an. Le loup qui prise fort peu la compagnie humaine prendrait de lui-même le maquis vers les sommets et les taillis inutiles aux moutons. Le berger pourrait ériger des barrières électrifiées fort dissuasives sans demander des subsides à l’État ou au Crédit Agricole. D’ailleurs, le berger se moquerait bien des quelques intrusions toujours possibles du loup qui lui éviterait ainsi de faire venir le vétérinaire pour la brebis malade et chétive, qui raisonnerait judicieusement la chèvre atteinte du syndrome de Monsieur Seguin. De leurs côtés, les défenseurs de la nature, eux aussi dégagés du poids du salariat ou de la tyrannie du chiffre d’affaire, auraient bien plus de temps à consacrer à l’observation et à la surveillance du loup, ils prendraient même le temps d’aller boire le café chez le berger pour échanger des informations. Les deux anciens adversaires deviendraient copains comme cochons au lieu de se traiter de parisien utopiste d’un côté, de bouseux inconscient de l’autre.

Alors pourquoi fait-on le procès du malheureux loup, pourquoi exige-t-on du berger qu’il nourrisse le loup pour des prunes, pourquoi ne fait-on pas le procès du vrai coupable ? La raison est simple, personne n’y a pensé ou osé y penser. Le magistrat, qui a passé sa vie à préserver par ses jugements la sacrosainte propriété privée, ne peut imaginer l’abolition des profits monétaires au nom de la liberté inscrite au fronton de son tribunal. L’État est trop occupé à organiser sa propre survie et à préserver les sinécures que cela procure pour oser remettre en cause un modèle d’échange multimillénaire. Le berger n’a aucun pouvoir pour se passer de son banquier, de la manne européenne, des allocations diverses qui permettent le peu de beurre qu’il s’autorise à mettre dans ses épinards. L’écologiste est trop pris dans ses justes combats pour comprendre qu’une écologie capitaliste (pas plus d’ailleurs qu’une écologie collectiviste) relève de l’oxymore. Le loup lui-même ne se rend même pas compte qu’il ne doit sa survie qu’aux produits dérivés : parcs animaliers, canular de la bête du Gévaudan, contes pour enfants façon Perrault ou Grimm, recherches historiques…

« Monsieur le président du Tribunal Correctionnel de Florac, au nom du peuple des Bergers et des Loups, et en tant que chercheur ayant étudié ce problème dans les Cévennes du XIX° siècle[3], je vous prie d’enregistrer la plainte que je dépose ce jour contre le système monétaire, plus précisément contre l’argent et ses acolytes, les profits financiers. J’accuse le système, autant que ses thuriféraires, de crime, de barbarie, d’inconséquence écologique, de dol envers les experts, d’escroquerie envers les éleveurs, d’abus de biens sociaux envers tous les Cévenols. Après plusieurs mois d’intenses réflexions, je dénonce le procès abusif du 12 septembre dernier, en demande révision, en vue de l’acquittement définitif du loup et de la condamnation, selon votre jugement, des véritables coupables. Un citoyen ordinaire désireux d’ôter le bandeau qui aveugle la justice. »

[1] https://www.facebook.com/LeFauxProcesDuLoup

[2] http://www.franceinter.fr/emission-interception-interception-22

[3] J’ai publié un article paru dans la revue “Cévennes Magazine” sous le titre Promenons-nous dans les bois pendant que le loup n’y est pas (novembre 2000), disponible au Centre de documentation du parc national des Cévennes à Génolhac. Voir http://centre-documentation.cevennes-parcnational.net/index.php?lvl=notice_display&id=11086

Tag(s) : #Société